Autoportraits

 


Relectures

2013

Arrivée dans un nouveau lieu de vie, un petit village de la Nièvre, après plus de 20 années passées à Paris, j’ai souhaité faire le point sur le chemin parcouru profitant de ce nouveau cadre de vie particulièrement calme.

Sauvée ou pas, encore, par l’autoportrait, je me suis attachée à un objet déplacé maintes fois lors de mes déménagements et qui reste un témoignage de mon histoire et de la vigueur de mes parents aujourd’hui vieillissants : mon album de famille.

Les autoportraits, album aux bras, se sont alors enchainés, en toutes circonstances.
C’est au terme d’une trentaine de ces portraits chargés que s’est imposée à leurs côtés la présence des images contenues dans l’album. Il fallait que les photos se marient, qu’elles cohabitent pour de bon.

La vue des dytiques a flottée ensuite dans ma tête comme attendant encore autre chose. J’avais envie d’une intervention extérieure qui se réapproprie tout. Cette histoire, ce temps qui passe, ce qui n’était plus, ce qui demeurait pour l’instant. Tout ouvrir, en perdre la propriété, lacher.

C’est en discutant avec mon amie Sylvie, comédienne, qui a une maison de vacances dans ce même village que l’accroche à eu lieu.
« Voudrais tu intervenir sur ce travail que j’achève juste ? »
Tout d’abord, montrer les dytiques, puis attendre sa réaction. Echanges de mails.

« Oui, peut-être, pourquoi, pourquoi pas, qu’attends-tu de moi, pourquoi…essayons, oui ».

Laisser à l’instinct les mots sortir de « l’autre », partant de ces représentations de moi. Laisser Sylvie raconter son histoire, se raconter, le plus librement possible, la laisser transformer, interpréter, imaginer, relire, pour faire d’un « je » un « nous ».

Photos : Gisèle Didi
Textes et voix : Sylvie Vandier


Sylvie Vandier est comédienne. Elle encadre également des ateliers de pratiques théâtrales et des ateliers d'écriture.
Elle est aussi chargée d'enseignement de communication écrite et orale en écoles de management et d'ingénieurs.

 

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ET SI ON NE FUYAIT PAS...
Elle s'ouvre en premier dans le dossier informatique où j'ai rangé ton travail.
Je n'avais pas compris que c'était la dernière.
Je n'avais pas compris. C'est pourtant évident. Tellement que c'est celle qui a tout de suite attirée mon attention.
Je l'appelle « la fuite ».
La course de la femme est un peu ridicule sous le regard profond de celle de gauche ; on devine que l'enfance est passée et que la désillusion s'est déjà immiscée en elle. Il y a quelque chose de moqueur dans cette Joconde.... Elle sait que la fuite est vaine. Elle a de bonnes raisons de se moquer : la femme qui fuit ne porte plus l'album. Elle l'abandonne au cœur de la dangereuse forêt des contes de son enfance. Mais a t-elle vraiment conscience qu'elle vient de le déposer sur une souche d'arbre et qu'elle lui donne alors de nouvelles racines ?

 
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ET SI ON S'ENIVRAIT...
Tu te tournes le dos. L'album, porté au creux des reins, base d'une colonne vertébrale familiale, affronte ce qui est derrière toi. Est-ce qu'il te protège du souvenir de ce soir où le vin rouge prend le frais dans le seau à champagne ? Tu tournes le dos à la statuette dorée folle qui danse la gigue en regardant les motifs du papier-peint. Toi, aussi tu brilles. Et tu souris.

 
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ET SI ON OTAIT LE MASQUE...
Tu as osé LÂCHER l'album. Tu as osé OUVRIR l'album. Les photos RESISTENT, à contre vent. Les clichés dont tu ne veux plus S'ACCROCHENT au bois du ponton, ne renoncent pas à faire partie de toi ni des lieux où tu vis. Tu t'es postée en équilibre précaire sur un morceau de bois mort. Ton socle de bois est érigé comme une menace d'empalement. Tu te JETTES à l'eau. Il y a du monde autour de toi : des enfants qui sourient pour construire le masque bienséant ; des enfants qui grimacent (le soleil ou le poids du bébé qui bouge, trop serré et qui ne donne pas le change, pas encore). C'est la fille qui porte le bébé qui bouge. Et c'est toi qui RESTE, en suspens au bord de l'eau.

 
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Et si on pouvait vivre au vert ?
Et si on pouvait gagner en légèreté ?
Et si on n'était jamais à l'abri d'une bonne surprise ?
Et si on pouvait se ressembler ?
Et si on vivait toujours sous la menace du bonheur ?
Et si on pouvait garder son âme d'enfant ?
Et si on pouvait cultiver sa différence ?
Et si on pouvait vivre sous le bleu du ciel ?
LE « SI » MAGIQUE...

 
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ET SI ON ETAIT EGAUX...
Il n'y a rien à faire. Personne n'y échappe. Dans les familles, on porte... Et les femmes, toujours plus lourd que les hommes. Elles portent dedans, elles portent encore longtemps après que l'enfant soit sorti d'elles...
Les murs se rapprochent et encadrent le contre-jour. Ils diffusent la lumière et les images du passé sont plus douces à porter comme ça.

 
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ET SI ON PARTAGEAIT...
Libre comme l'air. Le parcours est jalonné : pour chaque marche une balise, un repère. A chaque pas, une nouvelle découverte, un nouveau savoir. Accumuler et puis... jeter son héritage. Avant, le donner en partage à ses enfants ; il les nourrira un temps et ils le jetteront aussi, un jour de grande liberté.

 
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ET SI ON NE CROYAIT PAS...
Le reflet d'un grand espoir se dessine dans la sphère ; la perspective souriante d'un avenir meilleur se concentre sur le mur et dans le landau. La lumière agit comme celle qui traverse les vitraux des cathédrale : le rayon « divin » baptise la jovialité du bébé.

 
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ET SI ON POUVAIT S'ECHAPPER...
Elles sont prises au piège, coincées. L'angle droit d'un côté, la pente de l'autre. La course est terminée. Elle ne peuvent que regarder impuissantes, le traqueur. Et attendre le moment du sursaut, la possibilité de l'échappée. En attendant, elles savent à qui elles ont affaire et patientent, l'énergie des corps à l'affut de la moindre occasion de fuite. La femme est protégée par le cuir, la petite fille est plus fragile...

 
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ET SI ON SE DISAIT TOUT...
J'avais laissé tomber le « tu ». J'essayais de m'abstraire de l'adresse directe. J'y reviens. Je vais te parler parce que je ne vois pas comment faire autrement. Je crois que c'est l'émotion sur ton visage, à droite, qui m'y oblige. Je sais bien, qu'à gauche, se sont tes parents qui t'entourent sur ce cliché. Je ne peux pas savoir où vous êtes à ce moment-là et je ne peux pas savoir si cette image a de l'importance, plus que les autres ou pas pour toi, mais moi, pour la première fois, je n'ose pas m'immiscer entre vous. Pour la première fois, je trouve mon regard voyeur, malsain et décalé. J'aimerai bien vous laisser entre vous, l'étang de Baye, la suspension de géraniums, les assiettes décoratives, l'album, la fontaine, tes parents et toi.

 
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ET SI ON OSAIT L'EMOTION...
Moteur ! Ça tourne ! Et ça se retourne, parfois même, ça se détourne, ça se contourne. La danse de la vie est sinueuse. Elle ondule. Mais, nous, dedans, on avance ; on s'émeut*.
*EMOUVOIR : v. t. du latin classique emovere « mettre en mouvement »
■ 1 VX ou LITTER. Mettre en mouvement. ►agiter, ébranler, mouvoir (Le nouveau Petit Robert de la langue française 2009)

 
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ET SI ON N'AVAIT PAS DE PREJUGES...
Il paraît qu'on peut être heureux sous la pluie. Il paraît que la laine peut ne pas gratter. Il paraît qu'il fait bon se promener dans les parcs en ville. Il paraît qu'à Paris, les bancs sont tous des bancs anti clochards maintenant, impossible de dormir dessus. Il paraît qu'on doit avoir confiance dans nos politiques. Il paraît que les filles préfèrent le rose, les garçons le bleu. Il paraît que le blanc est salissant. Il paraît que le grand air est bon pour la santé. Il paraît que c'est la pisse de chien qui provoque la corrosion du pied des lampadaires urbains. Il paraît que la vérité sort de la bouche des enfants. Il paraît...

 
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ET SI ON AVAIT DU GOUT...
Elle s'appelle Natacha, on est en sixième, à Saint-Pierre-des-Corps. Je l'envie : sa mère l'habille à la pointe de la mode. C'est la seule à être dans ce cas-là, dans cette classe-là. Ça lui donne de l'arrogance, de l'assurance. Et ça m'en enlève... Plus tard, dans un autre collège, plus « bourgeois » une « meilleure copine » cette fois-ci, Emmanuelle, habillée avec goût. Nous partons, un après-midi, faire les boutiques à Tours, avec sa mère. Arrêt dans la boutique « Hollywood Bazar », rue de Bordeaux. Vêtements, à mes yeux, ultra branchés, ultra chers qu'elles achètent. Je dois me faire violence pour ne pas d'abord hurler puis pleurer de jalousie.

 
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ET SI ON SE METTAIT A NU...
Je n'aime pas voir tes seins mis en scène comme ça. Je n'aime pas que l'album les porte. Je n'aime pas la mise en scène de cette photo, la nudité dans la neige. Ce qui me surprend c'est que du coup, je n'aime pas non plus l'image de l'enfant, confiante et sûre d'elle. Je n'aime pas écrire ça.

 
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ET SI ON S'ACCEPTAIT...
Je me reconnais dans le cliché de gauche. Il évoque quelque chose de familier. La forme ample du pull y est pour beaucoup. La pose aussi. Je me souviens d'une séance photo pour composer le fameux « book » dont on ne peut se passer quand on est jeune comédien. J'aime la femme à droite en rouge et noir. On la retrouve ailleurs cette touche de rouge qui réveille le noir et blanc. Les deux femmes commencent à se ressembler. Le parcours s'ébauche : la photo, la timidité, l'envie de s'exposer malgré tout.

 
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ET SI ON SE DEVINAIT...
Les femmes à gauche et à droite se ressemblent énormément. C'est pour ça qu'il faut faire jaillir la photo du bébé ? Pour garder la distance que le physique n'impose pas tout de suite. Il fait froid sur les clichés. La pointe de rouge dans le noir et blanc, la similitude des vêtements, la veste à capuche. Les deux femmes ne sont plus très loin l'une de l'autre.

 
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ET SI ON OSAIT SE RACONTER DES HISTOIRES...
On dirait qu'on serait, un jour une coccinelle, le lendemain une sorte de végétal, un autre jour un lutin, et de temps en temps, de temps en temps seulement, soi. On dirait qu'on serait à l'aise partout et avec tout le monde. On dirait qu'on ne serait pas vexé d'être tout derrière le groupe et pas reconnaissable sur la photo. On dirait qu'on ne se sentirait pas ridicules devant le monde. On dirait qu'on aimerait ça, le spectacle.
On dirait qu'on serait finalement prêt à ouvrir le grand livre et à se raconter de nouvelles histoires.

 
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ET SI ON ETAIT FORTE...
Sous les jupes des filles, il y a la vie. Sous les jupes des filles, il y a les jambes serrées très fort l'une contre l'autre. De beaux bébés en sortent qui tirent la langue au destin. Sous les jupes des filles, il y a les jambes écartées et de la force pour la bataille, pour le travail. Sous les jupes des filles, il y des feuilles mortes, des arbres qu'on condamne et une ténacité d'acier.

 
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ET SI ON SE MONTRAIT...
L' uniforme, le costume, les affaires, le déguisement, le vêtement, l'affublement, la parure, la robe, les effets, le vestiaire, la soutane, la tenue, la livrée, le costard, la toilette, le linge, l'accoutrement, l'habit (les bas, la blouse, le blouson, le body, le boubou, le burnous, le bustier, le caleçon, la cape, le caraco, le châle, le chandail, le chapeau, les chaussettes, la chemise, le chemisier, le collant, la combinaison, le corsage, le corset, la culotte, le débardeur, le déshabillé, la djellaba, l'écharpe, la gandoura, le gant, le gilet, le haïk, l'imperméable, la jaquette, le jogging, la jupe, la jupe-culotte, le kimono, le kilt, la liquette, le maillot, le manteau, le obi, le pagne, le paletot, le pantalon, le pardessus, le paréo, la parka, le peignoir, le polo, le poncho, le porte-jarretelle, le pull-over, le pyjama, la robe, la salopette, le sari, le short, le slip, les socquettes, le soutien-gorge, le survêtement, le sweat-shirt, le tablier, le tricot, la veste, le veston).

 
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ET SI ON ETAIT COURAGEUX...
Je le connais cet endroit. Un lieu de labeur où la machine casse la roche, la pile et la concasse dans la poussière et le bruit, du lundi au vendredi. Un paysage insolite émerge de la calme promenade sur le chemin de halage. On la croirait presque cachée cette carrière, clandestine ; là où elle est implantée, on ne la voit pas des villages autour. On arrive sur elle tout-à-coup. Je connais la femme aussi ! Mais à gauche, je ne connais personne. Et voilà que ressurgissent la pudeur et le malaise qui m'ont agitée une fois déjà. Qu'est-ce que je peux dire ? J'ai complètement fait abstraction de l'album à droite pourtant. Je ne le vois plus à force de le voir tous les jours. Mais quand c'est ton père ou ta mère que je devine, je n'ose plus. J'aimerai ça pourtant désacraliser l'idée de la famille. Mais avec l'image de la tienne, aujourd'hui, je ne peux pas ou je ne veux pas, je ne sais pas.

 
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ET SI ON DISAIT LA VERITE AUX ENFANTS...
Le petit garçon souriant, assume fièrement le fardeau que tu viens de mettre dans ses bras. Je préfère penser que ce qui le rend fier c'est de poser pour la photo, sur la terrasse en surplomb, avec sa mère en garde-fou. Je préfère penser qu'il sent la chaleur de ta présence derrière lui. Sous le parasol de la fin des années 70, les corps sont plus distants, malgré la volonté de rapprochement de l'homme (le père?) et la main qui va toucher l'épaule. Qu'est-ce qu'elle tient de rouge entre ses mains la petite fille ?

 
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ET SI ON ALLUMAIT PARTOUT...
J'aime regarder par les fenêtres allumées les soirs d'hiver... Vous portez le même manteau... J'aime deviner la vie de ceux qui occupent les appartements... C'est ça qui m'a frappée tout de suite... J'invente des vies... Je pense que c'est ta mère... Je regarde la décoration... Une trentaine d'années sépare les deux photos... Le métro aérien est un lieu privilégié pour ça... Et vous portez le même manteau... Qu'est-ce qui se passe dans le quotidien des gens... Un peu plus court à gauche... La soirée semble douce partout quand elle est éclairée comme ça... J'ai le même âge que toi, mais il y a encore trois mois, je ne connaissais pas le type de paysage de gauche... Je vole des bouts d'existence, j'imagine le niveau social... La neige partout, la montagne, je les ai vues il y a trois mois pour la première fois...

 
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ET SI LES ENFANTS N'AVAIENT PLUS PEUR...
Elle me pose problème cette photo. Avec la lumière qui jaillit dessous l'album. Je ne sais pas quoi faire de cet effet de lumière, artificiel. Mais aujourd'hui lundi 17 juin 2013, elle prend sens sous l'orage parisien. Il est neuf heure, le déluge s'abat sur la ville. Tonnerre, éclairs, pluie à seaux, ciel furieux. Les sirènes des camions de pompiers envahissent le périphérique. Ambiance de fin du monde. Dans la cour de récréation où j'ai laissé les enfants, juste avant qu'ils n'entrent en classe, à chaque coup de tonnerre, la clameur de leurs cris. Margot raconte que l'année dernière, un jour d'orage aussi, Yassine est entré en crise, terrifié, il s'est réfugié sous les tables. La maîtresse, impuissante, devant la terreur enfantine. Il est resté caché sous la table jusqu'à ce que l'orage se calme. Je me demande si en ce moment même, il est sous la table, Yassine. J'ai envie de pleurer.

 
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ET SI ON ETAIT CURIEUX...
La curiosité me ronge. Qui a pris les photos de gauche ? Quels sont les acteurs qui figent pour plusieurs dizaines d'années des êtres qui ne sont plus à l'image de l'image ? Il y a toujours une absence dans ces clichés de gauche. Pour ceux de droite, j'imagine que tu te débrouilles toute seule.

 
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ET SI ON VOYAGEAIT...
Je n'ai jamais fait beaucoup de tourisme. Je me suis rêvée voyageuse mais je me suis très vite sédentarisée avec l'achat de la vieille maison. Si bien que mes « ailleurs » ont été les lieux où j'ai travaillé. La tournée du « Médecin malgré lui » en Lozère fin des années 90. Nous jouons sur les places publiques dans les villages escarpés. Les rencontres furtives mais profondes avec les habitants. Un jour, le curé nous donne accès aux cloches de son église. Sous le ciel étoilé, à la fin de la pièce, nous célébrons le mariage de Lucinde et Clitandre, les cloches sonnent à toutes volées. C'est beau, atemporel. Quelques années avant, Roquefère dans l'Aude. Jacques Sarthou a acheté dans les année 80, le château du village ; le Château-Théâtre de Roquefere, juché sur son rocher, domine le village de quelques dizaines d'habitants. Tous les soirs, les spectateurs arrivent par la petite route qui serpente dans la montagne noire. Et la soirée se prolonge, toujours sous les étoiles, avec des gens qu'on ne reverra jamais mais dont les yeux brillent. Des paroles intimes souvent sont échangées. La vie s'est écoulée ces trois étés dans l'évidence et la grâce.

 
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ET SI ON DISTRIBUAIT DES CARESSES...
C'est doux les rayons du soleil l'hiver les enfants qui dorment le corps de l'homme dans le lit à côté le sourire de l'enfant dans le métro le sable l'été le feu de cheminée l'hiver l'attention des amis les larmes qui coulent les baisers tous les baisers les caresses les rires l'air avant l'orage le silence les nuages ceux du ciel la fourrure même la fausse la peau des bébés celle des vieux c'est doux.

 
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ET SI ON ETAIT TOUJOURS EN ETE...
Est-ce que tu crois que c'est par hasard que tu vis maintenant dans une maison en bois ? Ce n'est pas par hasard que tu as associé ces deux clichés. Je reconnais l'habitude des sabots même si tu ne les portes pas cette fois. Est-ce que c'est pour ça que tu serres l'album plus fort contre toi ? Il me semble que si j'étais toi, je l'adorerais la photo de gauche, tellement vivante. A droite, l'amour est revendiqué par écrit, c'est encore le bois qui l'abrite et le protège. Je ne suis pas du tout satisfaite de ce que je suis en train d'écrire. Je crois que ce que je veux dire, c'est que la photo de gauche respire l'amour, la liberté au grand air, un côté « petite maison dans la prairie ». J'ai la sensation du moment, doux et fugitif et ça me touche. Et comme toujours, il y a la mise en parallèle à droite, et comme je me le suis déjà dit, sans encore l'écrire, à droite, c'est toujours l'hiver. Du coup, quand c'est l'été à gauche, l'image de droite fait mal !

 
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ET SI ON ETAIT ACCOMPAGNE...
Un couvre-chef, c'est ce qui couvre la tête. « Chef » est alors utilisé comme synonyme de « tête ». Le chef, c'est la personne qui est à la tête de quelque chose, qui dirige, commande, gouverne. Comment se fait-il alors, que nous ayons si souvent la sensation que ceux qui nous dirigent l'ont perdue, la tête ?

 
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ET SI ON AVAIT DE LA MEMOIRE...
Je me souviens : Jojo. Je ne sais pas si c'est le fard à paupières bleu, le pull jaune, la petite fille dans les bras mais, surgit de loin, un souvenir. Je ne suis même plus sûre qu'on la surnomme Jojo. Mais je suis sûre des dents du bonheur. Sûre de Raymonde qui nous accueille, Danielle, forcément, c'est ma mère et je l'accompagne, d'autres, je ne sais plus. Une réunion entre copines d'usine. Le sourire sur les visages des femmes cet après-midi-là.

 
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ET SI ON N'AVAIT PAS DE COMPLEXES...
Est-ce que toi aussi tu as remarqué que le mot « complexe » avait disparu du vocabulaire des magazines féminins. J'ai même l'impression qu'on ne l'utilise plus jamais, ce mot. « J'ai des complexes », « mes jambes, mes pieds, mon cul, mes seins, mes poils me donnent des complexes », « je rougis d'un rien, je pue des pieds, ça me complexe »... On complexe de tout quand on est adolescente dans les années quatre-vingt. Alors, on fait du body building. Véronique et Davina nous donnent rendez-vous le dimanche matin à la télé. Le générique les montre nues sous la douche. Jane Fonda fait des cassettes vidéo. Il faut suer pour se débarrasser de ses complexes et « faire seins nus » sur la plage. Début vingt et unième siècle pudibond, austère cadré en noir et blanc. Et je ne trouve pas par quoi on a remplacé le mot « complexe ».

 
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ET SI ON ETAIT TOUS FRERES...
La fratrie est un grand risque d'amour et de désamour. Le sang ne lie pas tous les membres d'une même famille de la même façon. Il paraît que quand on est trois, c'est difficile, pour celui du milieu, coincé entre l'ainé et le cadet, il n'y a même pas de mot pour le représenter. L' « intermédiaire », l' « entre deux », ni l'aîné, ni le petit dernier. La solitude peut être énorme dans une grande fratrie.

 
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ET SI ON SAVAIT D'OU ON VENAIT...
Nicole est trentenaire, mère de trois enfants, déjà grands. Un jour, elle raconte pourquoi elle a du mal à entrer en relation avec un nouvel habitant du village : il est barbu ! Nicole, petite fille de la D.A.S.S., a été placée à dix-huit mois en famille d'accueil. Suivie pendant son enfance par des psychologues, ses dessins révèlent qu'elle a été maltraitée par son père, barbu, avant d'être soutirée à sa garde et placée dans une famille, heureusement aimante.

 
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ET SI ON AVAIT L'AIR RICHE...
Depuis quelques années, les jeunes compagnies de théâtre professionnelles, les collectifs cultivent l'art de faire des décors et des costumes à la manière des amateurs. On voit des collerettes en papier, des chapeaux en papier, des meubles de récupération. Un symbole de la paupérisation artistique ? À mes débuts, il fallait, au contraire, tout faire pour ne pas avoir l'air pauvre et s'ingénier à faire riche avec peu. Ça ne change pas grand chose au jeu des acteurs, finalement. Ils pourraient tout aussi bien jouer à poil et sans décor.

 
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ET SI ON GARDAIT LES ODEURS...
Ça sent la mousse, l'humidité et la vieille pierre dans la vieille maison. L'odeur imprime les cheveux, les vêtements. Les odeurs de l'enfance dans les vieilles choses. Les ours en peluche et leur odeur de poussière. Et puis les maisons neuves qu'on construit, génération après génération. Ou les appartements qu'on rénove. Et les odeurs de peinture, de placoplâtre neuf. On reconnaît les lieux à leur odeur. Les gens aussi. Le parfum de l'adoucissant, le lait pour le corps peut-être, la crème pour les mains. L'odeur des bouquins, de l'encre d'imprimerie. Est-ce que l'album sent le cuir, le vieux carton ? Je me souviens l'odeur abominable du révélateur dans les bacs, âcre, vinaigrée. Les photos ont elles toujours une odeur particulière ?

 
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ET SI TOUT N'ETAIT QU'ETERNEL RECOMMENCEMENT...
Le temps, parfois, nous rattrape. Le orange, les formes psychédéliques, la mode et son éternel recommencement ! On peut faire évoluer nos enfants dans des décors pas si éloignés de ceux dans lesquels nous étions au même âge. Je me projette, enfant, dans les vignettes de mon album Panini Barbie parce que chez moi, on aime le « rustique », mais chez les meilleurs amis de mes parents, Pierrot et Edith, c'est « moderne ». Je me souviens de ce clivage, des divergences sur la décoration des appartements. Trente ans plus tard, ils font tous les ans un vide-grenier ensemble. L'ancien mobilier de Pierrot et Edith s'arrache comme des petits pains dès les premières heures !

 
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ET SI ON NE PERDAIT PAS L'EQUILIBRE...
Correspondances Le bébé est en déséquilibre, il tire la langue sous l'effort des premiers pas. Pourtant les lames de chêne du parquet sont bien jointes. La porte blanche derrière lui est fermée : il n'a pas le choix de sa destination. Tes avant-bras, tes épaules, font l'effort de porter. Tes jambes sont ancrées. Les lames de bois sous tes pieds ne sont pas jointes. Tu portes des sabots inconfortables. Tu pourrais tomber. Mais derrière toi, tu as CHOISI l'espace, la terre et le ciel, blancs ce jour-là.

 
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L'album

Celui de ma famille, Gisèle, il est rangé dans un placard, chez mes parents, et il y a longtemps que je ne l'ai pas ouvert. Il est en simili cuir vert bouteille. Je pense que j'irai y jeter un coup d’œil la prochaine fois que je serai en Touraine. Je me demande comment celui de tes auto-portraits s'est retrouvé en ta possession. Moi, j'ai l'impression que, si un jour, on a l'album chez nous, ma sœur ou moi, (d'ailleurs, il faudra choisir. : qui en sera dépositaire ? Est-ce que j'ai un droit d'aînesse là-dessus ? A moins qu'on en alterne la garde :une semaine sur deux, un an sur deux ?), c'est que mes parents seront morts. Et ça, je préfère ne pas y penser trop souvent. En tout cas, cet album, même si il est forcément un peu ma mémoire, je considère que c'est l'histoire de mes parents qu'il raconte. Adolescente, j'en ai commencé un qui est resté dans ma chambre, chez eux aussi. J'y ai vécu les scènes qui sont figées à l'intérieur mais ça ne m'intéresse plus. Ces deux albums, je les montrerai à mes enfants s'ils le réclament un jour. Dans une vieille boîte de jeu de loto, il y a plein d'autres photos, dans le placard, chez mes parents, des photos de réunions de famille avec mes oncles, mes tantes, tous heureux.  J'ai grandi avec cette imagerie-là : campagne, convivialité, patois, grossièreté aussi parfois, le cochon tué une fois l'an, conflits artisans contre fonctionnaires. Quand il y avait à manger pour quinze, c'est qu'il y en avait pour vingt, chez la mère de ma mère. Seulement, voilà, Paulette a plus de quatre-vingt dix ans aujourd'hui. Ma tante l'a emmenée vivre avec elle. Aujourd'hui, elle n'arrive plus à s'en occuper. Il faudrait la laver (Paulette ne peut plus le faire seule). Et ça, elle ne le veut pas et tout le monde le comprend. Il lui faut de l'aide. Seulement voilà, pas d'étrangers dans la maison ! Est-ce que la peur de l'inconnu est plus forte que la tristesse de voir sa mère partir doucement ? Ma grand-mère, Paulette, va finir par être hospitalisée un jour proche et c'est là qu'elle mourra. Pour l'instant, Paulette, pas encore complètement folle, résiste et refuse de dire quand elle a mal. Elle a réussi à éviter la maison de retraite, pas question qu'elle finisse à l'hôpital. C'est pourtant comme ça que ça va finir. Apparemment ses jours sont comptés. Une fête de famille est prévue le 15 août chez mon oncle et ma tante. Ma sœur y va avec sa famille, elle dit qu'elle veut « voir mémé une dernière fois ». J'y suis allée, moi aussi à l'occasion. Mais pas cette fois. Je décide de ne pas aller  voir des gens dont l'image (assez heureuse d'ailleurs) appartient au passé et dont je ne sais plus rien. Je décide de ne pas aller « voir mémé une dernière fois ».

Je regarderai l'album et les photos de la boîte de loto. Mais je pleure.

 
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